Anticoagulants oraux : plantes et HE à éviter absolument

Plantes, huiles essentielles et compléments à risque sous anticoagulants AVK ou AOD. Guide fondé sur les recommandations RFCRPV et publications 2024.

Les interactions entre anticoagulants oraux et médecines douces constituent l’un des sujets les plus sous-estimés au comptoir. AVK (warfarine, acénocoumarol, fluindione) comme anticoagulants oraux directs — apixaban (Eliquis®), rivaroxaban (Xarelto®), dabigatran (Pradaxa®) — peuvent tous voir leur efficacité fortement perturbée par des plantes, des huiles essentielles ou des compléments alimentaires a priori anodins. La croyance que « naturel » rime avec « inoffensif » est un raccourci dangereux : rappelons que l’aspirine vient du saule blanc, la digoxine de la digitale, la warfarine elle-même d’un champignon qui parasitait le trèfle doux. Ce guide, fondé sur les données du réseau des CRPV (Centre Régional de PharmacoVigilance) et des publications récentes (2021–2024), vous donne les clés pour conseiller vos patients en toute sécurité.

1. Anticoagulants oraux — AVK et AOD : deux familles, deux logiques d’interaction

Avant d’entrer dans le détail des plantes, il est indispensable de comprendre pourquoi AVK et AOD ne réagissent pas de la même façon aux mêmes substances.

Les anti-vitamines K (warfarine/Coumadine®, acénocoumarol/Sintrom®, fluindione/Préviscan®) agissent en bloquant le recyclage de la vitamine K, indispensable à la synthèse des facteurs de coagulation II, VII, IX et X dans le foie. Tout apport en vitamine K exogène — qu’il vienne d’un aliment, d’une plante ou d’un complément — rivalise directement avec l’effet du médicament et fait monter l’INR ou le faire chuter. Ces molécules sont également métabolisées par le cytochrome CYP2C9 hépatique : toute plante qui inhibe ou induit cette enzyme modifie le taux plasmatique de l’AVK.

Les anticoagulants oraux directs (AOD) — apixaban/Eliquis® et rivaroxaban/Xarelto® (anti-Xa), dabigatran/Pradaxa® (anti-IIa) — n’ont pas de relation avec la vitamine K alimentaire. En revanche, apixaban et rivaroxaban sont des substrats des cytochromes CYP3A4 et de la glycoprotéine-P (P-gp), un transporteur membranaire. Une plante inductrice de CYP3A4 — le millepertuis au premier chef — accélère leur dégradation et peut diviser par deux leurs concentrations plasmatiques, avec un risque thrombotique majeur. À l’inverse, un inhibiteur de CYP3A4 les fait s’accumuler et expose à un risque hémorragique.

ℹ️ Ce que cela change dans la pratique

Un patient sous AVK doit surveiller ses apports en vitamine K ET les modulateurs enzymatiques. Un patient sous AOD n’a pas à se préoccuper de la vitamine K alimentaire, mais doit être tout aussi vigilant face aux inducteurs et inhibiteurs de CYP3A4/P-gp. L’idée que « les AOD sont plus simples » ne vaut pas en aromathérapie ou en phytothérapie.

Mécanismes d’interaction : AVK vs AOD AVK (Sintrom®, Préviscan®, Coumadine®) Interaction Vitamine K Algues, ortie, plantes vertes riches en Vit.K → Antagonisme direct : INR instable Interaction CYP2C9 Inhibiteur (ex. ail) → ↑ AVK → ↑ risque hémorragique Inducteur (ex. millepertuis) → ↓ AVK → ↑ risque thrombose Interaction pharmacodynamique Plantes anti-agrégantes (ginkgo, saule, mélilot) → Potentialisation hémorragique additive AOD (Eliquis®, Xarelto®, Pradaxa®) Vitamine K alimentaire ✓ Aucune interaction — régime libre Interaction CYP3A4 / P-gp ⚠️ Millepertuis (inducteur) → ↓↓ AOD → thrombose Inhibiteurs CYP3A4 → ↑↑ AOD → hémorragie Interaction pharmacodynamique Identique aux AVK : ginkgo, saule, gingembre… → Potentialisation hémorragique additive Schéma : mécanismes d’interactions entre anticoagulants oraux (AVK et AOD) et plantes médicinales — pharmacovigilance 2024

Fig. 1 — Mécanismes d’interactions des anticoagulants oraux avec les plantes : AVK (voie vitamine K + CYP2C9) vs AOD (voie CYP3A4/P-gp). Source : d’après RFCRPV, Echos de Pharmacovigilance n°34.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Dès qu’un patient sous anticoagulant oral — quel que soit son traitement — demande un produit « naturel », commencez par identifier sa molécule exacte. La conduite à tenir peut différer radicalement : un patient sous Préviscan® doit surveiller sa vitamine K, un patient sous Eliquis® doit surtout craindre les modulateurs de CYP3A4. La question « quel anticoagulant prenez-vous ? » est le premier geste de sécurité.

2. Anticoagulants oraux et plantes pro-coagulantes : la vitamine K, ennemie de l’INR

Ces plantes ne sont problématiques que pour les patients sous AVK. Riches en vitamine K, elles antagonisent directement le médicament et font chuter l’INR — c’est le risque thrombotique par sous-anticoagulation.

Ortie (Urtica dioica)

L’ortie renferme des concentrations significatives de vitamine K1 (phylloquinone). Une consommation régulière en tisane ou en gélules peut déstabiliser l’INR chez un patient dont la fenêtre thérapeutique est déjà étroite. Implication pratique : si le patient souhaite continuer, contrôler l’INR plus fréquemment et adapter la posologie de l’AVK avec le médecin prescripteur.

Algues : spiruline et chlorella

La spiruline (Arthrospira platensis) et la chlorella contiennent des quantités notables de vitamine K. Le phénomène est amplifié par les doses souvent élevées utilisées dans les cures « détox » (5 à 10 g/j). Un patient qui débute une cure de spiruline sans en parler à son pharmacien peut se retrouver en sous-anticoagulation du jour au lendemain. Même vigilance pour les jus de légumes verts concentrés (herbe de blé, herbe d’orge) très en vogue sur les réseaux sociaux santé.

🔑 À retenir — Plantes pro-coagulantes

Ortie, spiruline, chlorella, herbe de blé, jus de légumes verts concentrés : déconseillés à dose thérapeutique sous AVK, sans accord médical et sans contrôle rapproché de l’INR. Ces plantes sont sans risque pour les patients sous AOD (apixaban, rivaroxaban, dabigatran), qui n’ont aucune interaction avec la vitamine K alimentaire.

3. Interactions des anticoagulants oraux : plantes qui augmentent le risque hémorragique

Ces plantes agissent par interaction pharmacodynamique — elles ont elles-mêmes une activité anti-agrégante plaquettaire ou anticoagulante, qui s’additionne à celle du médicament. Ce mécanisme concerne tous les anticoagulants oraux, AVK comme AOD. La distinction « risque bien établi » vs « risque à confirmer » est désormais celle utilisée par le RFCRPV (réseau national des Centres Régionaux de Pharmacovigilance).

Plantes à dérivés salicylés : le saule et la reine des prés

Le saule blanc (Salix alba) et la reine des prés (Filipendula ulmaria) sont les ancêtres botaniques de l’aspirine. Leurs dérivés salicylés inhibent la cyclo-oxygénase plaquettaire (COX-1), bloquant ainsi la synthèse du thromboxane A2 (TXA2 — le signal d’activation plaquettaire). Combinés à un anticoagulant, l’effet hémorragique est cumulatif. Niveau de preuve : bien établi.

Plantes à coumarines ou flavonoïdes circulatoires

Le mélilot (Melilotus officinalis) mérite une attention particulière : riche en coumarines, il peut devenir un anticoagulant puissant si la plante est mal conservée (fermentation bactérienne transformant les coumarines en dicoumarol, le précurseur historique de la warfarine). On retrouve le mélilot dans des spécialités de phytothérapie circulatoire (Esberiven Fort® notamment). La cannelle de Ceylan et la fève de tonka — parfois utilisées en cuisine ou en huile essentielle — contiennent également des coumarines : la vigilance s’étend donc au-delà des rayons « phyto ».

Le Ginkgo biloba, le ginseng sibérien (Eleutherococcus senticosus), le marron d’Inde et la vigne rouge entrent dans la catégorie des plantes à flavonoïdes anticoagulants. Pour ces dernières, le niveau de preuve est qualifié de « risque à confirmer » mais leur déconseillance reste de mise par prudence chez tout patient anticoagulé, comme le précise la note du RFCRPV (Echos de Pharmacovigilance n°34, 2021).

Camomille, gingembre, ginseng : risque bien établi

Ces trois plantes figurent désormais dans la liste des végétaux à risque anti-agrégant bien établi selon la revue des CRPV du Grand-Est et Bourgogne-Franche-Comté. La camomille contient des flavonoïdes anticoagulants ; le gingembre (Zingiber officinale) inhibe l’agrégation plaquettaire par un mécanisme distinct de l’aspirine (inhibition du TXA2 et de la production de prostaglandines) ; le ginseng (Panax ginseng) a des effets anti-agrégants plaquettaires documentés chez l’homme. Ces plantes sont particulièrement à surveiller car très utilisées en automédication.

Curcuma et andrographis : nouveaux suspects (2021–2024)

Deux plantes ont rejoint les listes de prudence ces dernières années. Le curcuma (Curcuma longa), extrêmement en vogue pour ses propriétés « anti-inflammatoires » et « anti-arthrosiques », présente un risque d’interaction avec les anticoagulants qui « a été mis en évidence » selon le Moniteur des Pharmacies (2024) — même si le niveau de preuve clinique reste à consolider. À dose culinaire ordinaire, le risque est probablement marginal ; à dose thérapeutique (compléments à 1 à 3 g/j de curcuminoïdes), la vigilance s’impose. L’andrographis ou chirette verte (Andrographis paniculata), présente dans des compléments antirhume populaires (Actirub®, Flash’Rub®, Granions Nez-Gorge®), est également classée à risque anti-agrégant potentiel.

⚠️ Interactions des anticoagulants oraux avec les plantes circulatoires — récapitulatif

Risque hémorragique bien établi (à déconseiller formellement) : saule, reine des prés, mélilot, ginkgo biloba, ginseng, camomille, gingembre.

Risque hémorragique probable ou à confirmer (à signaler au médecin) : marron d’Inde, vigne rouge, curcuma à dose thérapeutique, andrographis/chirette verte, quinquina (y compris dans le Schweppes®).

Ces interactions concernent tous les anticoagulants oraux, AVK et AOD.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Un patient anticoagulé qui vous demande « quelque chose pour les jambes lourdes » ou « pour l’arthrose » est potentiellement en train de vous demander exactement les plantes les plus à risque (mélilot, ginkgo, vigne rouge, curcuma). Orientez-le vers des alternatives validées par un médecin, et signalez systématiquement l’interaction dans le dossier pharmaceutique.

4. Anticoagulants oraux et cytochromes P450 : le millepertuis et ses cousins

C’est le chapitre le plus critique pour les patients sous AOD, et il justifie une vigilance absolue. Les cytochromes P450 sont les enzymes hépatiques et intestinales qui dégradent la plupart des médicaments. Certaines plantes les activent (induction enzymatique) ou les bloquent (inhibition enzymatique), modifiant profondément les concentrations plasmatiques des anticoagulants.

🚫 Millepertuis (Hypericum perforatum) — CONTRE-INDICATION ABSOLUE

🚫 Millepertuis — contre-indication formelle avec TOUS les anticoagulants oraux

Le millepertuis est un puissant inducteur enzymatique des cytochromes CYP3A4 et CYP2C19, ainsi que de la glycoprotéine-P (P-gp). Son hyperforine, principe actif responsable de cette propriété, active le récepteur nucléaire PXR (pregnane X receptor) qui démultiplie la production de ces enzymes.

Conséquences sur les anticoagulants :

  • AVK (Sintrom®, Coumadine®, Préviscan®) : accélération du métabolisme par CYP2C9 → chute de l’INR → risque thrombotique (AVC, embolie).
  • AOD apixaban/Xarelto® et rivaroxaban/Eliquis® : induction CYP3A4 + P-gp → concentrations plasmatiques divisées par 2 → sous-anticoagulation potentiellement fatale.
  • Clopidogrel (Plavix®) : paradoxe — l’induction de CYP2C19 augmente la conversion en métabolite actif, potentialisant l’effet antiagrégant. Risque hémorragique dans ce cas.

Cette contre-indication s’applique également à l’usage homéopathique jusqu’à la 3ème dilution centésimale hahnemannienne (3CH), où des quantités moléculaires résiduelles d’hyperforine restent présentes.

L’ail (Allium sativum) — inhibiteur CYP2C9

À l’opposé du millepertuis, l’ail est un inhibiteur enzymatique de CYP2C9 et CYP3A4. Chez un patient sous AVK, une consommation excessive d’ail (gélules d’allicine à visée cardiovasculaire ou culinaire importante et régulière) peut ralentir le métabolisme de l’anticoagulant, faire monter l’INR et augmenter le risque hémorragique. Les données cliniques restent limitées à la consommation thérapeutique, mais la prudence s’impose au-delà de l’ail culinaire ordinaire.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

Face à un patient anticoagulé qui vous demande du millepertuis pour « un coup de blues » ou de la fatigue, proposez une orientation vers le médecin traitant pour un accompagnement adapté. La contre-indication est absolue et documentée dans les RCP de tous les AOD. Ne jamais minimiser sous prétexte que « c’est naturel ».

5. Compléments alimentaires à risque sous anticoagulants oraux

Les compléments alimentaires occupent une zone grise réglementaire : ils ne sont pas des médicaments, n’ont pas d’AMM, et leurs interactions sont rarement signalées spontanément par les patients. Pourtant, plusieurs d’entre eux présentent un risque hémorragique réel en association avec les anticoagulants oraux.

Oméga-3 (EPA/DHA)

Les acides gras oméga-3 à longue chaîne — EPA (acide eicosapentaénoïque) et DHA (acide docosahexaénoïque) — ont une activité anti-agrégante plaquettaire démontrée, notamment par inhibition de la synthèse du thromboxane A2. À dose culinaire ordinaire (poissons gras 2 à 3 fois/semaine), le risque est négligeable. En revanche, à dose de supplémentation ≥ 3 g/j d’EPA+DHA, le risque hémorragique additif avec un anticoagulant oral est documenté. L’information du médecin prescripteur est indispensable dès lors que le patient prend des comprimés ou capsules d’oméga-3 concentrés.

Oméga-9 et polycosanols

Les polycosanols (complexes d’alcools gras issus de la canne à sucre, populaires dans certains compléments cardiovasculaires) ont une activité anti-agrégante plaquettaire qui les rend déconseillés sous anticoagulants. Les oméga-9 (acide oléique en complément alimentaire concentré) ont un profil de risque moins documenté mais restent à signaler au médecin.

Coenzyme Q10

La coenzyme Q10 présente une analogie structurale avec la vitamine K2. Des cas de diminution de l’effet des AVK ont été rapportés, avec baisse de l’INR chez des patients sous warfarine. Le mécanisme exact reste débattu (compétition pour les enzymes de carboxylation des facteurs de coagulation ?), mais la prudence est de mise à doses thérapeutiques.

Papaïne

La papaïne, enzyme protéolytique extraite de la papaye (Carica papaya) et utilisée dans des compléments digestifs, présente un potentiel d’augmentation de l’effet anticoagulant, avec des cas de surdosage hémorragique rapportés sous warfarine. Ce complément doit être signalé au médecin.

🔑 Compléments à déclarer systématiquement à votre médecin

Sous anticoagulants oraux, déclarez impérativement : oméga-3 à dose thérapeutique, polycosanols, coenzyme Q10, papaïne, spiruline/chlorella, curcuma concentré, andrographis. Ces produits sont en vente libre et souvent perçus comme inoffensifs — c’est précisément pourquoi ils ne sont pas spontanément mentionnés lors des consultations.

6. Huiles essentielles et anticoagulants oraux : les contre-indications à connaître

Les huiles essentielles sont des concentrés de principes actifs : une huile essentielle contient plus d’une centaine de molécules biologiquement actives. Leur usage auprès de patients anticoagulés justifie une formation spécifique et une grande prudence, d’autant que les données cliniques disponibles chez l’homme sont très limitées — la plupart des données proviennent d’études animales ou in vitro. Ce point doit être clairement communiqué au patient.

🚫 Huiles essentielles à dérivés salicylés : contre-indication formelle

🚫 HE de gaulthérie (Gaultheria procumbens) — contre-indication absolue

L’huile essentielle de gaulthérie est composée à plus de 95 % de salicylate de méthyle — un ester de l’aspirine. Quelques millilitres appliqués en massage représentent une dose de salicylate considérable, absorbée par voie cutanée. Cette HE ne modifie pas l’INR chez les patients sous AVK (l’INR mesure la voie de coagulation, pas l’agrégation plaquettaire), mais augmente significativement le risque hémorragique par potentialisation de l’effet antiagrégant, pour tous les anticoagulants. Contre-indiquée y compris en application externe.

Dans la même famille : HE de bouleau à huile (Betula lenta), également très riche en salicylate de méthyle.

🚫 Huiles essentielles à coumarines

Certaines huiles essentielles contiennent des coumarines en quantités significatives, avec un risque hémorragique documenté, y compris par voie cutanée en raison de la pénétration transcutanée des petites molécules aromatiques :

  • HE d’agrumes à forte dose (citron, orange, mandarine, bergamote, pamplemousse) : contiennent des furanocoumarines. À noter : la voie olfactive (diffusion) est probablement sans risque à doses normales, mais la voie orale ou cutanée en quantité importante reste déconseillée.
  • HE d’angélique (Angelica archangelica) : riche en furanocoumarines.
  • HE de khella (Ammi visnaga) : coumarines anticoagulantes.
  • HE de cannelle écorce (Cinnamomum zeylanicum) : coumarines + dermocaustique.

Hélichryse italienne (Helichrysum italicum) — le cas complexe

L’hélichryse est traditionnellement utilisée pour ses propriétés « résolutives » des hématomes — ce qui suggère déjà une action sur la coagulation. Des sources professionnelles sont en désaccord sur son niveau d’interaction avec les anticoagulants, comme le montrent des échanges de pharmaciens publiés en 2023-2024. En l’absence de données cliniques consensuelles, le principe de précaution s’applique : déconseillée par voie orale chez le patient anticoagulé, à utiliser avec prudence par voie cutanée diluée et après avis médical.

👨‍⚕️ Conseil au comptoir

La question « puis-je utiliser des huiles essentielles avec mon traitement anticoagulant ? » mérite une réponse nuancée : tout dépend de l’HE, de la voie d’administration et de la dose. La voie olfactive (diffusion légère, inhalation sèche courte) est généralement la moins à risque. La voie orale et la voie cutanée étendue (massage du corps entier) avec des HE à coumarines ou à salicylate restent déconseillées. En cas de doute, redirigez vers l’ANSM ou vers le médecin prescripteur.

7. Homéopathie et anticoagulants oraux : la seule vraie vigilance

L’homéopathie à hautes dilutions (au-delà de la 4CH, soit 10⁻⁸) ne contient aucune molécule pharmacologiquement active selon les lois de la chimie. Elle n’expose donc à aucune interaction pharmacocinétique ou pharmacodynamique avec les anticoagulants oraux.

La seule exception documentée concerne le millepertuis homéopathique à basses dilutions — jusqu’à la 3CH (troisième centésimale hahnemannienne, soit 10⁻⁶) : des quantités moléculaires résiduelles d’hyperforine pourraient subsister et exercer une induction enzymatique. À titre de précaution, Hypericum homéopathique est à éviter jusqu’à la 3CH incluse chez tout patient sous anticoagulant oral.

🔑 À retenir — Homéopathie et anticoagulants

L’homéopathie est compatible avec les traitements anticoagulants, à l’exception d’Hypericum perforatum (millepertuis) jusqu’à la 3CH, dont les basses dilutions conservent un potentiel d’induction enzymatique. Au-delà de la 4CH, aucune interaction n’est pharmacologiquement attendue.

8. Tableau récapitulatif — Interactions des anticoagulants oraux avec les plantes, HE et compléments

Plante / Produit Mécanisme AVK AOD Type de risque Niveau ⭐
🚫 Millepertuis Inducteur CYP3A4/CYP2C9/P-gp CI absolue ↓INR CI absolue ↓↓AOD Thrombose ⭐⭐⭐⭐⭐
🚫 HE gaulthérie Salicylate de méthyle (anti-agrégant) CI absolue CI absolue Hémorragie ⭐⭐⭐⭐⭐
⚠️ Saule blanc / Reine des prés Dérivés salicylés — inhibition COX-1 Déconseillé Déconseillé Hémorragie ⭐⭐⭐⭐
⚠️ Mélilot Coumarines (anticoagulant direct si mal conservé) Déconseillé Déconseillé Hémorragie ⭐⭐⭐⭐
⚠️ Ginkgo biloba Flavonoïdes — anti-agrégation plaquettaire Déconseillé Déconseillé Hémorragie ⭐⭐⭐⭐
⚠️ Gingembre Inhibition TXA2 et prostaglandines Déconseillé Déconseillé Hémorragie ⭐⭐⭐⭐
⚠️ Ginseng / Camomille Flavonoïdes — anti-agrégation Déconseillé Déconseillé Hémorragie ⭐⭐⭐⭐
⚠️ HE angélique / khella / agrumes (voie orale) Furanocoumarines anticoagulantes Déconseillé Déconseillé Hémorragie ⭐⭐⭐
⚠️ Ortie / Spiruline / Chlorella Vitamine K — antagonisme AVK Surveiller INR Sans risque Thrombose (AVK seul) ⭐⭐⭐⭐
⚠️ Oméga-3 ≥ 3 g/j Inhibition TXA2 plaquettaire Prudence Prudence Hémorragie ⭐⭐⭐
⚠️ Coenzyme Q10 Analogie Vit K2 — ↓ INR Surveiller INR Peu documenté Thrombose (AVK) ⭐⭐
🔶 Curcuma (dose thérapeutique) Mécanisme en cours d’élucidation Prudence Prudence Hémorragie probable ⭐⭐
🔶 Andrographis (Actirub®…) Anti-agrégation — à confirmer Signaler au médecin Signaler au médecin Hémorragie (probable) ⭐⭐
✅ Homéopathie ≥ 4CH Aucune molécule active Compatible Compatible Aucun risque ⭐⭐⭐⭐⭐

Niveaux de preuve — ⭐⭐⭐⭐⭐ Élevé (CI établie en RCP) · ⭐⭐⭐⭐ Solide (données cliniques cohérentes) · ⭐⭐⭐ Bonne (cas cliniques + données animales) · ⭐⭐ Modérée (risque documenté, preuve clinique insuffisante) · ⭐ Controversé.

🔑 En résumé — Anticoagulants oraux et médecines douces

La règle d’or : « naturel » ne signifie pas « sans risque » sous anticoagulants oraux. AVK et AOD partagent certaines interactions (plantes anti-agrégantes, millepertuis) mais en diffèrent sur d’autres : la vitamine K des algues et de l’ortie ne concerne que les patients sous AVK, tandis que l’induction CYP3A4 par le millepertuis représente une contre-indication absolue pour tous les anticoagulants oraux sans exception. La question « quel anticoagulant prenez-vous exactement ? » est le premier geste sécuritaire au comptoir. En cas de doute sur un produit naturel, demander le nom de la molécule au patient et vérifier avant toute dispensation.

Avertissement médical : Cet article est rédigé à titre informatif et pédagogique. Il ne remplace pas une consultation médicale ou pharmaceutique personnalisée. Tout patient sous traitement anticoagulant oral souhaitant initier une phytothérapie, une aromathérapie ou une supplémentation doit impérativement en informer son médecin prescripteur et son pharmacien. Les interactions médicamenteuses des traitements anticoagulants peuvent avoir des conséquences graves (hémorragie, thrombose).

Sources principales : RFCRPV — Réseau Français des Centres Régionaux de PharmacoVigilance, Echos de Pharmacovigilance n°34 (Grand-Est, Bourgogne-Franche-Comté, 2021) · Le Moniteur des Pharmacies, « Quelles plantes peuvent interagir avec les traitements anticoagulants ? » (2024) · Quintard C., Thèse d’exercice, Université de Toulouse (2023) : Médicaments anticoagulants et interactions avec les plantes médicinales · Sinkiewicz A. et al., « The Clinical Significance of Drug–Food Interactions of Direct Oral Anticoagulants », Nutrients (2021) · VIDAL.fr, Utiliser les plantes en toute sécurité (mis à jour 2024) · ANSM — Agence Nationale de Sécurité du Médicament, ansm.sante.fr.

Article rédigé par Anne-Sophie DELEPOULLE (Dr en Pharmacie) — Mis à jour : juin 2025.